La réduction progressive des forêts dans la ville de Kigali, capitale du Rwanda, suscite de vives inquiétudes, alors que la population ne cesse d’augmenter, et que les habitants ont un besoin croissant d’un air sain. Face à cette situation, les autorités municipales affirment renforcer leurs efforts de reboisement afin d’enrayer cette tendance.
Selon une cartographie de la couverture forestière au Rwanda, les forêts représentent environ 17 % de la superficie totale de la ville de Kigali. Toutefois, les données montrent qu’entre 2009 et 2019, la couverture forestière a reculé de 23 %, tandis que les activités de reboisement ont progressé de 26 %. Concrètement, les forêts augmentent en moyenne de 2,6 % par an, mais diminuent parallèlement de 2,3 %, ce qui se traduit par une croissance nette très faible, estimée à seulement 0,3 % par an.
Des habitants de longue date témoignent de la transformation du paysage urbain. Musengamana Silas, résident de Kigali depuis 48 ans, se souvient d’une ville largement boisée avant l’intensification des activités humaines.
“A Kimisagara, par exemple, tout a été construit récemment. Il y avait autrefois différentes essences, notamment des imigenge, des buissons et même des bananeraies, comme à Gikondo. A Muhima, on trouvait des hyènes à cause des forêts environnantes, aujourd’hui, les arbres ont disparu au profit des constructions et des routes. Le résultat est que l’érosion s’aggrave et détruit des habitations, car les arbres qui retenaient le sol ont quasiment disparu. Il faudrait planter davantage d’arbres pour retrouver un air sain”, explique-t-il.

L’histoire des quartiers de Kigali reflète également cette disparition progressive des arbres indigènes. Le district de Nyarugenge doit son nom aux arbres appelés ‘imigenge’ qui y abondaient autrefois, aujourd’hui devenus rares. Il en va de même dans le district de Gasabo, où le secteur de Kimihurura tire son nom des buissons sauvages appelés ‘imihurura’, largement éliminés par l’urbanisation et d’autres activités humaines.
La disparition progressive des arbres traditionnels
Le secteur de Muhima était autrefois connu sous le nom de ‘Muhima des hyènes’, en raison de la forêt qui abritait ces animaux, aujourd’hui disparus avec l’expansion urbaine. A Kimironko, on trouvait des arbres appelés ‘imironko’, utilisés pour fabriquer des flèches, ils ont presque entièrement cédé la place à la ville.
Mukanoheli Jeanne, 70 ans, née à Kigali, confirme cette évolution:
“Autrefois, Kigali était essentiellement couvert de forêts et de broussailles. A Gikondo, il y avait même des bananeraies si denses qu’on ne pouvait pas traverser seul. Aujourd’hui, tout cela a disparu, il ne reste que quelques arbres le long des routes, souvent plantés récemment. Chaque foyer devrait planter au moins un arbre afin d’avoir de l’ombre et une brise agréable”, plaide-t-elle.

Les spécialistes tirent la sonnette d’alarme. Pour Mukurarinda Athanase, expert en foresterie, la déforestation constitue un problème majeur aux conséquences parfois dramatiques.
“Le changement climatique est à l’origine de nombreux problèmes dans nos villes, y compris Kigali. Beaucoup de maisons n’ont pas de gouttières et la plupart des surfaces sont bétonnées, ce qui laisse l’eau de pluie ruisseler librement et emporter la terre. Les véhicules et les industries, de plus en plus nombreux, polluent également l’air. Or, les arbres absorbent ces gaz nocifs et améliorent la qualité de l’air”, explique-t-il.
Il appelle l’État à encourager la collecte des eaux de pluie issues des toitures, principales responsables de l’érosion, et à faire du reboisement une véritable culture citoyenne. “Les racines des arbres stabilisent le sol et permettent à l’eau de s’infiltrer sans provoquer de dégâts. Nous pouvons planter des arbres comme il y en a à Kiyovu, et faire de même à Nyamirambo, Kanombe, Remera et ailleurs afin d’améliorer sensiblement la qualité de l’air”, ajoute-t-il.
De son côté, Nsengumuremyi Concorde, Directeur Général de l’Agence Rwandaise des Forêts, reconnaît que les forêts sont souvent menacées par la construction, l’agriculture et d’autres activités humaines.
“Il est possible de construire des maisons, des routes et de planter des arbres d’ornement. Entre deux habitations, on peut planter des arbres. A Kigali, nous renforçons nos actions en plantant des essences indigènes et d’autres espèces menacées. Le développement peut aller de pair avec le reboisement. A mesure que la population augmente, nous devons planter davantage d’arbres. Sans cela, la vie serait impossible”, souligne-t-il.
Hausse des maladies respiratoires
La dégradation de la qualité de l’air a déjà des répercussions sanitaires. En 2023, 471 171 personnes se sont font soignées les maladies respiratoires dans différentes structures de santé de la ville de Kigali, représentant 9 % de l’ensemble des cas enregistrés au niveau national, selon le Dr Sibomana Emmanuel, responsable de la lutte contre la tuberculose et d’autres maladies respiratoires au sein du Centre biomédical du Rwanda (RBC).
“En 2022, 11 501 888 personnes ont consulté les médecins dans les établissements de santé à travers le pays, et 38 % d’entre elles souffraient de maladies respiratoires. Ces chiffres montrent clairement que nous respirons un air pollué, une situation particulièrement préoccupante à Kigali. La diminution des forêts constitue donc un problème grave”, explique-t-il.
Il précise également que le nombre de cas a fortement augmenté: entre 2012 et 2015, le nombre de patients traités pour des maladies respiratoires est passé de 1 628 321 à 3 331 300, dont 13 % attribués directement à l’inhalation d’un air pollué.

Kigali va planter trois millions d’arbres
Face à la diminution des espaces verts, la ville de Kigali a lancé un programme ambitieux visant à planter trois millions d’arbres dans l’ensemble de ses districts, selon le maire, Samuel Dusengiyumva.
“La qualité de l’air à Kigali se dégrade à cause de nos activités humaines. C’est pourquoi, au cours de ce mandat de cinq ans, nous allons planter trois millions d’arbres. Les moyens sont disponibles et nous veillerons à ce que ces arbres arrivent à maturité, en évitant les pertes souvent observées lors des plantations le long des routes et dans d’autres zones”, assure-t-il.
D’autres mesures en cours
Certaines collines de Kigali, comme Rebero et Jali, ont déjà été reboisées, mais les forêts y ont été dégradées par des constructions. Les autorités actuellement sont entrain de sensibiliser les occupants à quitter ces collines pour des appartements contruits par l’Etat, afin de reboiser ces lieux.
Le Rwanda a également lancé le projet SUNCASA, destiné à lutter contre les inondations à Kigali. Dans sa phase initiale, 25 000 arbres ont déjà été plantés. Le projet bénéficiera également à d’autres villes africaines, notamment Dire Dawa en Éthiopie et Johannesburg en Afrique du Sud.
Enfin, le cinquième Recensement général de la population et de l’habitat (RPHC5) mené par l’Institut National de la Statistique du Rwanda (NISR), indique que Kigali compte désormais 1 745 555 habitants, contre 1 518 000 en 2020. Cette croissance démographique rapide renforce l’urgence de mettre en place des politiques environnementales solides, axées sur l’augmentation durable de la couverture forestière.



Jean Claude Munyantore

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